Un, pour le plaisir
Tu sors du magasin, tu entends derrière toi le bruit de la caisse enregistreuse qui se ferme, et dans ta poche, tu sens la plastique froid glisser entre tes doigts. A travers le film transparent, ta paume perçoit les formes irrégulières. Tu marches un peu, comme pour t'éprouver, comme pour te donner le droit d'en profiter. Tu salives déjà, et l'odeur du sucre chimique semble déjà maintenant t'emplir la bouche. Tu as toujours entre tes doigts le film plastique du sachet. Tu le frottes un peu plus fort. Entre ton majeur et ton pouce, tu peux sentir les petits grains de sucre. Tu te mords la lèvre en pensant au régime que tu es sensé faire. Mais tu en as très envie. Et puis, maintenant que tu les as acheté, tu ne vas pas les jeter, si?
Tu sors un peu le sachet, observant les couleurs vives, puis tu le remets dans ta poche. Et enfin, tu cède au plaisir chimique. tes malhabiles s'enroulent autour du film plastique, essayant maladroitement de trouver l'ouverture du sachet. Enfin, celui-ci s'ouvre, délivrant son trésor. Tu hésites encore un peu, ne sachant trop quoi choisir. Tu finis par porter ton choix sur l'un d'entre eux, bleu, et couvert de sucre. Tu regardes à droite, à gauche. Si ils savaient que tu en as, ils t'en demanderaient...
Enfin, tu le portes à ta bouche. Aussitôt, une vague de plaisir s'empare de toi. La saveur sucrée envahit ton palais et la bonne odeur chimique monte jusque dans ton nez. Dans un geste d'impatience, tu le mords avidement. C'est alors un déchaînement de saveurs qui se déclenchent en toi, le paroxysme du plaisir, un véritable orgasme buccal. Un, pour le plaisir.

Et puis, le vide. Plus rien. Alors tu en prends un deuxième. Aussitôt, le même plaisir t'envahit. Deux, pour l'envie. Mais vite, trop vite, la saveur disparaît. et ce gout douceâtre te manque soudain. Alors tu en prends un troisième. Trois, par manque. Celui-là, tu décides de le faire durer. Tu le mets sous la langue pour qu'il fonde lentement, délicieusement. D'un geste, tu en prends plusieurs. Tu te perds dans tes pensées, les portant machinalement à tes lèvres, douceurs sucrées auxquelles tu ne prêtes même plus attention. Quatre, cinq, six, par habitude. Et pourtant, lorsque ta main percute ton genou sans rencontrer aucun de ces petits morceaux de sucre, tu ressens un vide atroce. Et tes mains tremblent presque lorsqu'elles ouvrent à nouveau le sachet. Tu en prends et le porte vivement à tes lèvres. C'est avec satisfaction que tu sens le sucre chimique emplir ton palais. Tu t'affaisses sur toi même. De plaisir. Et sept. Parce que tu ne peux plus t'en passer.
Tu prends une petite poignée. Et alors que tu goûtes le huitième, une vague de culpabilité de secoue. Ce n'est que du sucre, et des colorants chimiques. Mais cela ne t'empêches pas de continuer à les prendre pour les avaler. Et maintenant, tu te hais. Tu te hais de ne pas savoir y résister. Tu te hais de ne pas pouvoir te passer de ce goût douceâtre. Tu abhorres ta personne. Et le sucre, soudain, t'écœure à t'en rendre malade, te flanque la nausée. Mais tu continues à les porter à tes lèvres. Parce que tu en es dépendante.
Le dernier, c'est en pleurant.